La santé des sols est un actif national que la stratégie canadienne de sécurité alimentaire reconnaît à peine
Le Canada planifie méticuleusement les flux de céréales, la capacité portuaire et les prix d’épicerie, tandis que le capital qui se déprécie et produit chacun de ces flux demeure entièrement absent du bilan de la sécurité alimentaire.
Published November 2, 2026
L’écart entre ce que nous sécurisons et ce qui le produit
Lorsque le Canada parle de sécurité alimentaire, il parle de flux. Il est question du service ferroviaire et du débit portuaire, du prix des aliments dans les collectivités nordiques et éloignées, de la fiabilité des chaînes d’approvisionnement transfrontalières et des indemnités d’assurance-récolte après une année de sécheresse. Chacun de ces enjeux est réel, et chacun est associé à une institution bien visible : un groupe de travail, une subvention, un programme de surveillance, un poste budgétaire. La discussion porte sur le transport des aliments et sur les moyens de les rendre abordables.
Ce dont on parle rarement, c’est du stock à l’origine de tous ces flux. Le sol est mentionné, lorsqu’il l’est, comme un dossier environnemental — associé aux émissions liées aux engrais, au potentiel de séquestration du carbone, au drainage des milieux humides ou à des messages de gérance environnementale destinés aux consommateurs. Il n’est pas traité comme une infrastructure productive dont l’état détermine si les récoltes de la prochaine décennie seront possibles. Cette façon de cadrer la question n’est pas neutre. Une stratégie conçue pour sécuriser le mouvement des aliments tout en restant silencieuse sur la dépréciation des terres qui les produisent revient à sécuriser un pipeline tout en ignorant le réservoir.
De quel type d’actif le sol est-il?
Le mot « actif » n’est pas employé ici au sens rhétorique. Un actif est un stock qui génère un flux de valeur au fil du temps et qui peut être épuisé plus rapidement qu’il ne se reconstitue. Le sol répond à tous les éléments de cette définition. Il emmagasine et libère l’eau, ce qui explique pourquoi une sécheresse dans un champ en santé n’a rien à voir avec une sécheresse dans un champ dégradé. Il fait circuler les nutriments, ce qui explique pourquoi l’efficacité des engrais et la biologie des sols ne sont pas des sujets distincts. Il soutient les communautés biologiques qui décomposent les résidus et construisent la structure du sol. Et dans bon nombre de systèmes canadiens, il renferme une quantité importante de carbone, accumulée au fil des siècles sous les prairies et les forêts.
Le fait déterminant est le taux de reconstitution. La terre arable se forme lentement — de l’ordre d’une fraction de millimètre par année dans la plupart des conditions — alors qu’une seule tempête érosive, une décennie de travail intensif du sol ou une modification de la rotation peut déplacer davantage de terre que ce qu’une vie humaine permet de reconstituer. À l’échelle des politiques publiques, le sol n’est pas renouvelable. Il s’apparente davantage à une réserve minérale qu’à une culture annuelle, mais il est géré comme s’il relevait de la seconde catégorie.
Pourtant, le Canada ne tient aucun bilan des sols. Statistique Canada comptabilise avec précision les hectares, les rendements et les revenus agricoles. Depuis des années, les indicateurs agricoles et agroenvironnementaux suivent la matière organique des sols, le risque d’érosion et la salinité — la capacité de mesure existe en grande partie. Mais ces indicateurs restent confinés à un dossier de reddition de comptes environnementale. Ils n’alimentent pas les hypothèses sur lesquelles repose la planification de la sécurité alimentaire. Lorsque les responsables fédéraux modélisent la disponibilité des céréales, les chocs de prix ou les perturbations de l’approvisionnement, la base productive est traitée comme une constante : dans dix ans, les terres seront à peu près aussi productives qu’aujourd’hui. Cette hypothèse constitue un passif non comptabilisé.
Où se trouvent réellement les incitatifs
Si le sol est un actif, la question évidente est de savoir qui est responsable de son entretien et si les personnes qui travaillent la terre sont en mesure de réaliser des investissements dont les retombées s’échelonnent sur une décennie. Dans une grande partie de l’agriculture canadienne, la réponse est inconfortable. Une part importante et croissante des terres cultivées est exploitée en vertu de baux, souvent de courte durée et assortis de loyers au comptant. L’accumulation de matière organique, la modification de la rotation ou l’établissement d’une couverture végétale pérenne produisent des rendements qui se composent lentement. Un locataire qui, dans le cadre d’une entente de trois ans, paie pour une amélioration qui prendra une décennie à se concrétiser transfère sa valeur au propriétaire. La logique économique décourage précisément l’investissement que l’intérêt national exige.
La gestion des risques amplifie le problème. Au Canada, les programmes de gestion des risques de l’entreprise et l’assurance-récolte sont axés sur les résultats en matière de rendement et de revenus. Ils sont indispensables, mais ils sont aussi rétrospectifs : ils indemnisent une perte après qu’elle s’est produite plutôt que de récompenser le tampon qui l’aurait empêchée. La capacité de rétention d’eau est une propriété du sol, et elle constitue l’une des formes les plus précieuses de résilience à la sécheresse dont une exploitation agricole puisse disposer. Mais un agriculteur qui l’accroît n’obtient aucune reconnaissance sous forme de prime, aucune meilleure protection, aucun crédit institutionnel. La conception du programme traite le champ comme une boîte noire produisant un résultat, et c’est ce résultat qui est assuré.
Les faits qui vont à l’encontre de cette logique sont instructifs. L’adoption généralisée du semis direct dans la ceinture céréalière des Prairies n’a pas été propulsée par une réglementation environnementale ou une subvention publique. Elle s’est produite parce que le semis direct conservait l’humidité, réduisait les coûts de carburant et de main-d’œuvre, limitait l’érosion et stabilisait les rendements dans une région sèche. Les producteurs ont modifié une pratique fondamentale en l’espace d’environ une génération parce que cette pratique était rentable. Voilà le schéma qu’il faut retenir : lorsque l’économie s’aligne sur la biologie, l’adoption est rapide et durable. Lorsque ce n’est pas le cas, aucun message de gérance environnementale ne fait bouger les choses.
Rendre l’état des sols intelligible pour la sécurité alimentaire
Rien de tout cela ne nécessite la création d’un ministère fédéral des Sols ou d’une nouvelle couche d’exigences de conformité à la ferme. Il faut que l’état des sols cesse d’être une externalité de la politique alimentaire et commence à en devenir un paramètre. Trois changements feraient l’essentiel du travail. Premièrement, les indicateurs qui existent déjà doivent être interprétés comme des prévisions de production plutôt que comme des rapports environnementaux : les tendances de la matière organique des sols dans une région sont des indicateurs avancés de la capacité de cette région à traverser la prochaine période sèche et devraient être évaluées au même titre que les ratios stocks-utilisation et les projections d’exportation. Deuxièmement, le soutien devrait passer du financement de pratiques au financement de résultats mesurés — l’approche fondée sur les pratiques est logique sur le plan administratif, mais elle traite l’activité comme une fin alors que la véritable fin est une transformation du sol. Troisièmement, les structures foncières et assurantielles devraient cesser de pénaliser les investissements à long terme, que ce soit au moyen de baux permettant que les améliorations suivent la personne qui les a réalisées ou de structures de couverture reconnaissant l’eau et la matière organique d’un champ comme des infrastructures qui réduisent les risques.
Une objection valable peut être soulevée ici : la gestion des sols est locale, agronomique et propre à chaque région, rotation et type de sol. Les cadres nationaux peuvent aplanir ce qui doit rester précis, et les agriculteurs se méfient à juste titre des régimes de mesure qui deviennent une réglementation déguisée. Cette objection plaide pour la prudence dans la conception des instruments. Elle ne justifie pas le silence dans la stratégie. L’alternative à une perspective nationale mesurée n’est pas l’autonomie locale; c’est le fait de présumer que la base productive est inépuisable, de ne pas l’examiner et de la réduire discrètement pendant que les planificateurs optimisent la logistique qui l’entoure.
De la sécurité alimentaire à la sécurité des terres
Le changement de perspective plus profond concerne l’horizon temporel. La sécurité alimentaire est habituellement abordée comme une question d’accès et de disponibilité dans le présent — les gens peuvent-ils obtenir suffisamment d’aliments abordables maintenant? Mais la disponibilité est une fonction cumulative de l’état des terres, et cet état est déterminé par des milliers de petites décisions économiques prises dans le cadre de baux, de règles d’assurance et de signaux du marché qui ne disent actuellement rien au sujet des sols. Un pays qui planifie la chaîne d’approvisionnement du prochain trimestre tout en permettant que la terre arable de la prochaine génération se déprécie confond l’échéancier avec l’actif.
Traiter le sol comme un capital national modifierait le vocabulaire. Cela ferait de la question « quelle quantité de terre arable reste-t-il et dans quelle mesure retient-elle bien l’eau? » une question de sécurité alimentaire plutôt qu’une question environnementale. Cela rapprocherait le bilan de l’agriculteur et celui du pays. Et cela reconnaîtrait ce que l’expérience du semis direct dans les Prairies a déjà démontré : les producteurs amélioreront les sols à grande échelle lorsque les incitatifs en feront le choix rationnel, et pas avant. La stratégie qui sécurise l’alimentation canadienne est celle qui sécurise le sol dont elle provient.
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