Trois personnes discutent autour d’une table en bois dans une grange; un ordinateur portable est ouvert devant elles et un tracteur est visible par la fenêtre derrière

L’adoption passe par les gens. Image tirée de la première année de conversations du troupeau.

Les gens font confiance aux gens

Les inquiétudes entourant l’adoption de l’IA en agriculture portent sur la confiance, mais visent ensuite la mauvaise cible. L’adoption est un problème de littératie, et la littératie repose sur les relations.

Published October 27, 2026

Ce texte s’appuie sur cinq conversations de la première année du troupeau : Steph Towers sur la curiosité, la confiance et le leadership agricole, Todd Ormann sur les raisons pour lesquelles l’innovation peine à rejoindre les fermes, Mohsen Yoosefzadeh Najafabadi sur l’essor de l’amélioration génétique computationnelle, Mohamad Yaghi sur la technologie comme force démocratique, ainsi que la discussion sur les données agricoles et l’informatique en périphérie où Donald Killorn a présenté une plateforme d’IA gouvernée par les agriculteurs.

Une inquiétude grandit à Ottawa et dans les salles de conseil du secteur agroalimentaire : les agriculteurs canadiens n’adopteraient pas assez rapidement l’intelligence artificielle et les pratiques fondées sur les données. Cette inquiétude se manifeste dans les documents stratégiques, les programmes de financement et le ton patient de ceux qui croient que l’avenir est évident et qui ne comprennent pas pourquoi les fermes n’ont pas encore rattrapé leur retard.

Lorsqu’ils cherchent à en déterminer la cause, ces leaders en arrivent généralement à la confiance — et ils ont raison. La confiance est l’obstacle. Puis, beaucoup commettent une erreur fondamentale : ils entreprennent de renforcer la confiance envers la technologie. Des systèmes dignes de confiance. Une IA responsable. Une gouvernance des données certifiée. Tout un appareil de réassurance, dirigé vers la machine.

Ce n’est pas ainsi que les gens fonctionnent. Les gens font confiance aux gens. Si un agriculteur ne peut pas voir ou comprendre les personnes qui utilisent et développent un système, la confiance n’entre jamais en jeu, quel que soit le nombre de certifications dont le système est assorti. Et l’adoption ne concerne pas vraiment les solutions non plus, même si un outil qui ne résout rien mérite d’échouer. L’adoption repose sur la littératie : la capacité de comprendre ce qu’est une technologie, qui se trouve derrière elle et à quoi elle sert. C’est la littératie qui rend la confiance possible.

Au cours de la dernière année, nos conversations sont constamment revenues à cette idée. Personne de ceux qui travaillent à l’adoption au quotidien ne décrit les agriculteurs comme étant lents. Ils décrivent plutôt un secteur dont l’infrastructure relationnelle a été démantelée, et ils expliquent ce qui fait réellement entrer une nouvelle technologie dans une ferme : une personne.

Les conseillers absents

Mohamad Yaghi dirige Ag Expert et le Carrefour de l’innovation à Financement agricole Canada, où il consacre ses journées aux aspects pratiques de l’adoption de l’IA. Il se montre impatient face au récit de l’agriculteur hésitant. Les agriculteurs, soutient-il, « ont toujours été à l’avant-garde de l’adoption ». Ce qui ressemble à de la réticence est habituellement une gestion rationnelle des risques. Une jeune entreprise arrive et demande à un producteur de « risquer du temps avec quelqu’un qui présente déjà un risque dans une industrie qui compose déjà avec des millions de risques ». Refuser cette offre n’est pas un problème d’état d’esprit. C’est une question d’arithmétique.

Todd Ormann, du Olds College, présente la même idée sous un angle structurel. Si l’on mesure la production en acres plutôt qu’en nombre de fermes, affirme-t-il, la vaste majorité de la production canadienne repose déjà sur des technologies de précision. Selon son estimation, 80 à 90 % des grandes exploitations de son entourage les utilisent, contre le chiffre de 30 % qui circule dans les présentations de conférences. Son chiffre est un argument, pas un recensement, et il s’accompagne d’une acceptation de la consolidation que tout le monde dans le secteur ne partage pas. Mais il ébranle l’idée selon laquelle les fermes attendraient d’être convaincues.

Ce qui a réellement été démantelé, explique Ormann, c’est le parcours qui permettait autrefois de faire passer les connaissances de la recherche au terrain. Les services publics de vulgarisation ont été réduits. Les collèges appliqués reçoivent des fonds pour enseigner, et non pour faire de la recherche; les travaux de validation survivent donc grâce à de courts projets assemblés à partir des contributions de ceux qui acceptent de payer. Les plus grandes fermes ont embauché leurs propres agronomes et intégré la vulgarisation à l’interne. Tous les autres ont perdu la personne à qui ils avaient l’habitude de poser leurs questions.

Yaghi nomme clairement la conséquence : la disparition du conseiller de confiance dans la collectivité laisse « un vide d’information fiable » et, « peu importe le contexte, que ce soit par l’intermédiaire d’une personne ou d’un outil, on n’a pas de remplacement adéquat ». Un vide ne reste pas vide. De mauvais acteurs le remplissent. Le problème d’adoption n’est donc pas que les agriculteurs se méfient des bonnes technologies. C’est que nous avons retiré les personnes qui rendaient toute technologie compréhensible, puis que nous avons été surpris lorsque la confiance est devenue rare.

Là où la confiance existe vraiment

Steph Towers a consacré sa carrière au leadership agricole, et son explication de l’origine de la confiance ne fait intervenir aucune machine. La légitimité sociale, souligne-t-elle, se gagne maintenant en ligne, par l’intermédiaire des gens : « cette personne que je vois tous les jours, qui me ressemble et qui a une famille comme la mienne ». Son diagnostic concernant les experts est la version la plus incisive que nous ayons entendue. Les gens n’ont pas cessé de croire les experts, dit-elle. « Les experts ont cessé de se présenter dans les endroits où la confiance se gagne. »

Towers est une praticienne qui raconte ses propres expériences, et non une sondeuse disposant d’un échantillon; elle reconnaît elle-même que ses éléments de preuve sont anecdotiques. Mais le schéma qu’elle décrit est le même que Yaghi et Ormann décrivent sous d’autres angles : autrefois, l’autorité passait par les institutions; maintenant, elle passe par des personnes visibles et auxquelles on peut s’identifier. Sa conclusion pour le secteur tient en une phrase qui mériterait d’être affichée sur le mur de toutes les stratégies d’IA du pays. L’agriculture est excellente pour adopter l’innovation, dit-elle, « mais la technologie ne remplacera jamais les relations ».

Donald Killorn, directeur général de la Fédération de l’agriculture de l’Île-du-Prince-Édouard, a transformé cette phrase en architecture. Ses membres sont nerveux à l’idée de savoir qui possédera leurs données, et sa réponse n’est pas de leur demander de faire confiance à une plateforme. Il s’agit plutôt de confier les données à une institution qu’ils gouvernent déjà. Les organisations agricoles, soutient-il, disposent déjà d’une gouvernance dirigée par les agriculteurs : les membres élisent leurs dirigeants. « Tout ce qu’il nous reste à faire, c’est d’ajouter les données à la chose qu’ils examinent. » Il appelle cela la couche de confiance, et l’expression importe en raison de ce qu’elle désigne. La confiance ne réside ni dans le chiffrement ni dans la piste d’audit. Elle réside dans le fait que les personnes qui détiennent les données sont des gens que les agriculteurs peuvent voir, questionner et destituer par leur vote.

Killorn est franc quant au stade précoce du projet. Le matériel de sa plateforme était littéralement en transit au moment de notre conversation, et il décrit l’adoption comme le goulot d’étranglement classique du secteur, même pour une conception destinée à le résoudre. Mais lorsque nous lui avons demandé où commence la confiance envers un tel système, il n’a pas mentionné la technologie. « Tout commence vraiment par l’intégrité, a-t-il dit. Cela commence par la capacité des gens à vous croire sur parole. Tout découle de là. »

L’adoption, c’est la littératie

Si la confiance s’attache aux personnes, la question pratique devient alors la suivante : comment un agriculteur en vient-il à voir et à comprendre les personnes qui se trouvent à l’intérieur d’un système — qui l’a conçu, qui le gouverne, qui répond lorsqu’il se trompe? Cette capacité porte un nom. C’est la littératie, et c’est l’élément de la conversation sur l’adoption qui reçoit presque toujours le moins de financement.

Mohsen Yoosefzadeh Najafabadi dirige un programme d’amélioration du haricot sec à l’Université de Guelph et appelle son domaine l’amélioration génétique computationnelle des plantes. Son laboratoire a créé BeanGPT, un outil qui permet à un producteur de poser des questions en langage courant à partir de centaines de milliers de publications scientifiques. L’objectif n’était pas la puissance. « L’objectif principal de la création de BeanGPT est de le rendre accessible, dit-il, à toutes sortes de personnes ayant des formations et des connaissances différentes. » Sa première question aux étudiants qui arrivent avec enthousiasme pour l’IA n’est pas technique : pourquoi voulez-vous travailler avec elle? « Ne suivez pas simplement la tendance, leur dit-il. Réfléchissez avant. »

Sa règle pour les agriculteurs est la même. « Si vous pouvez leur montrer le véritable avantage, c’est parfait. Si vous ne pouvez pas le démontrer, à quoi bon? » Les Producteurs de haricots de l’Ontario l’ont écouté lors de leur assemblée annuelle et défendent maintenant l’IA dans des comités en son nom. Voilà à quoi ressemble réellement l’adoption : non pas un utilisateur final convaincu, mais une personne qui possède la littératie nécessaire et qui est devenue ambassadrice. Et sa réponse à la crainte que l’IA remplace les gens est la meilleure formule de nos archives. Cela dépend, dit-il, de la valeur que représentent les lignes de code que vous valez. « C’est vous qui allez former l’IA. C’est vous qui allez construire l’IA. »

Yaghi travaille dans la même veine du côté des produits. Définissez l’IA comme une « reconnaissance avancée de régularités statistiques », dit-il, et elle cesse d’être magique pour devenir un outil que l’on peut évaluer. Son critère pour une bonne conception est que « peu importe l’utilisateur qui se sert de la technologie, il n’a pas l’impression d’utiliser une technologie ». Les deux aspects relèvent de la littératie : un langage clair pour expliquer ce qu’est la chose, et une conception assez humble pour s’effacer dans le travail.

Rien de tout cela ne demeure à l’échelle de la recherche menée par Mohsen, et rien de tout cela n’excuse les compressions de financement dont il prévient qu’elles ne révéleront pas leurs dommages avant dix ans. L’important, c’est la direction. Les personnes qui réussissent avec l’IA en agriculture sont celles qui considèrent la compréhension comme le résultat à livrer, et non comme l’obstacle à surmonter.

La bifurcation

Lorsque l’on met ces conversations ensemble, le choix qui se présente au secteur devient évident.

Une voie continue de traiter l’innovation comme quelque chose qu’il faut adopter aveuglément, et la confiance comme quelque chose qu’il faut placer dans les systèmes. Cette voie n’est pas nouvelle. C’est la mentalité industrielle du XXe siècle sous de nouveaux atours : la technologie comme quelque chose que l’on impose à la ferme, l’agriculteur comme un utilisateur final qu’il faut gérer, et la confiance comme un problème de communication qu’il faut faire disparaître par l’ingénierie. Sur cette voie, le Canada continuera de rédiger des stratégies qui se demandent pourquoi les fermes n’ont pas encore rattrapé leur retard, tandis que les fermes qui comptent prendront leurs propres dispositions.

L’autre voie est déjà visible dans nos propres archives. Elle ressemble à un sélectionneur qui relie le regard qu’il a exercé pendant des années sur le terrain aux drones, à la génomique et à l’apprentissage automatique : « Nous nous fions à notre instinct, à notre intuition. Ce qui est parfait. Mais à un moment donné, nous devons ajouter davantage d’information. » Elle ressemble à un agriculteur de sixième génération qui est aussi ingénieur logiciel et qui construit l’infrastructure de données de ses voisins parce qu’il attend depuis toujours que quelqu’un la construise. Elle ressemble à une fédération qui détient les données parce que ses membres l’ont élue pour le faire. Partout dans le monde, les systèmes qui gagnent du terrain sont ceux qui combinent la capacité de l’IA à l’intuition humaine et au jugement humain. Cette combinaison n’est pas un compromis. C’est le produit.

La question qui se pose aux dirigeants du secteur n’est donc pas de savoir comment faire en sorte que les agriculteurs fassent confiance à l’IA. Elle est de savoir s’ils sont prêts à investir, avec le même sérieux que celui qu’ils accordent à la technologie elle-même, dans les personnes auxquelles les agriculteurs font déjà confiance et dans la littératie qui permet à un agriculteur de regarder n’importe quel système et d’y voir les personnes qui le composent. Quel visage se trouve sur l’outil que vous demandez à un agriculteur d’utiliser? Qui appelle-t-il lorsqu’il se trompe? Si la réponse honnête est « personne », les chiffres de l’adoption continueront de le montrer.